Le texte que nous vous proposons nous a été signale par Monsieur l'Académicien Félix Rousseau, personnalité namuroise et wallonne bien connue, qui est un amoureux fervent de Montaigle ... depuis le tout début du siècle passé! Il s'agit d'un extrait du Guide du voyageur en Ardenne (Bruxelles. 1858, 2' édition, pp. 25-27), oeuvre de Jérôme Pimpurniaux, pseudonyme d'Adolphe Borgnet (1804-1875), un des meilleurs historiens belges du XIX' siècle. J. Bk.

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[ ... ] Au lieu d'être conservées avec un soin religieux. comme elles le sont sur le Rhin et la Moselle, les ruines , chez nous, sont envisagées par tous les paysans des environs comme une carrière banale où il est permis de s'approvisionner: ils n'y voient, les ignorants, que des amas de pierres, et ils ne comprennent pas qu'un vieux château augmente la beauté d'un site, appelle le curieux et contribue ainsi à leur propre bien-être, en amenant de l'argent dans leurs chaumières. L'exemple, il faut bien en convenir, leur est souvent donné par des propriétaires aussi stupides qu'eux.
Parfois cependant on en rencontre d'intelligents. et ils sont, je vous jure, bien à plaindre. Laissez-moi, à ce propos, vous raconter encore une petite histoire.
Sur la rive gauche de la Meuse, entre Namur et Dinant, et à une lieue de cette dernière ville, un ruisseau se jette dans le fleuve, après avoir traversé quelques usines, c'est le (sic) Molignée - ruisseau de Moulin. Remontez-le. suivez-en pendant une heure les capricieuses sinuosités, et vous arrivez à Montaigle. Là, dans un vallon sauvage, où deux ruisseaux serpentent entre des buissons de tremble, au sommet d'une montagne isolée, se dressent les plus imposantes ruines que nous possédions. Dieu me garde d'en essayer la description, après les pages charmantes qu'elles ont inspirées à l'auteur d'Alfred Nicolas! Cela n'importe d'ailleurs nullement à mon historiette.
Je veux seulement vous dire que ces ruines devinrent, il y a quelques années, la propriété d'une dame (1), qui en rêva naïvement la conservation. Les voisins s'étaient fait une douce habitude de les exploiter, qui au profit d'un mur de clôture, qui au profit d'une étable. Un jour, l' un d'eux, avisant un pignon magnifique, jugea qu'il y avait là de quoi se bâtir une maison. Ce fut l'affaire de quelques heures et de quelques coups de pioche, car notre homme avait sa prairie au pied de la côte, et le mur, détaché de sa base, y arrivait naturellement sans frais de charriage.
On avait dû fermer les yeux sur de petits larcins; mais cette fois la spoliation travaillait en grand, et si on ne se hâtait de réprimer le sans-façon de ses allures, tout y passait. La propriétaire exaspérée porta plainte, et la justice fut saisie. Savez-vous ce qu'il advint ? Le démolisseur, poursuivi correctionnellement, soutint que le Code pénal ne punissait que les dégradations commises aux édifices publics; le domaine de Montaigle étant une propriété privée, sa destruction ne tombait pas sous l'application de la loi; partant, le prévenu n'avait commis ni crime, ni délit, ni contravention. C'était pas mal raisonner pour un vandale, et bien sot fut l'avocat du roi quand il lui fallut répondre. Les témoins ouïs, les plaidoiries terminées et les débats clos, intervint un jugement qui acquitta le prévenu.
Le plus piquant de la chose, c'est que la propriétaire qui condamnée à payer les frais, attendu qu'elle s'était rendue partie en cause. Je vous laisse à juger si elle fut satisfaite. Intenter un procès civil, comme on le lui conseillait, c'eût été un acte d'héroïsme dont elle ne se sentît pas capable. Elle fit ce que fait le spéculateur européen qui, achetant un fonds de terre aux Etats-Unis, y trouve la carabine d'un Yankee pour lui disputer la possession; elle s'en revint de l'audience décidée à jeter le manche après la cognée, dit adieu à ses chères ruines et les abandonna à tout jamais.
Dieu sait ce qu'elles sont devenues, à l'heure où j'écris ces lignes! [ ...]

1. Il s'agit de Madame Van den Bogaerde. une Gantoise qui, dans la première moitié du siècle dernier, avait aménagé une sorte de pavillon dans les ruines.

Article paru dans le "Bulletin des Amis de Montaigle" (1980-1981)